La parenthèse de l'eau

Publié le par Aimedjee

Les thermes du Connetable - Photo Aimedjee

Les thermes du Connetable - Photo Aimedjee

La parenthèse s'est refermée sur ma cure à la Roche Posay. J'ai réintégré mon ordinaire, entourée de mes trois hommes, ma chatte, ma maison, mon jardin et son lot de tâches aussi variées que passionnantes. Pour dire, hier, après le grand déballage des bagages, dans la matinée, j'avais déjà fait du ménage, du lessivage et du repassage. Le quotidien, c'est le moyen âge primaire de la fée du logis.

Attention, pas de malentendus, j'énonce là une généralité, je n'évoque pas mon cas particulier ! Une fée moi ! Que nenni ! Je n'ai pas d'atômes crochus avec le rangement parfait et le frottage maniaque des meubles à lustrer. De ce côté là, je suis plutôt de nature bohème... Sans les anneaux d'or aux oreilles et la jupe longue bariolée. Mais je m'égare. Je voudrais revenir sur ces trois semaines écoulées. Un bilan ? Oui, peut-être, pourquoi pas...

Je me demande si je n'ai pas rêvé ce séjour, tant ma vie de tous les jours m'a déjà happée dans son rythme habituel. N'était-ce pas des fantômes que j'ai croisés dans mes songes, vêtus d'un linceul blême, errant dans les dédales carrelés de thermes aseptisés, perdus dans l'humidité moite et chaude des salles de soins ?

Non, ce n'était pas des fantômes mais des gens comme vous et moi, ensachés dans un peignoir de coton pili pili au blanc pelucheux, toujours trop grand ou trop petit, jamais ajusté sur le corps nu comme un vers. Mis à nu, voilà un terme adéquat aux thermes. Mis à nu dans sa plus simple humanité avec les plaies, les rougeurs, les blessures, les cicatrices de cette peau meurtrie qui ne s'expose pas mais qui se laisse deviner un peu plus loin que les manches, l'ourlet ou le décolleté distendu.

Ici, personne n'avait peur de montrer ce qu'il est. D'ailleurs, je n'ai jamais aperçu un des curistes porter un regard en biais sur l'autre, comme si de rien n'était. Aux thermes, la surenchère ne semblait pas de mise : tout le monde était là pour prendre soin de sa peau et par-delà, de soi-même. Pas de plus ou de moins atteints, seulement des personnes qui souffrent : brûlés, post-cancers du sein et malades de la peau.

Aux thermes, l'échange avait une place privilégiée. Sur les bancs où les curistes patientaient, la tendance était de papoter avec le voisin de droite ou de gauche. Il arrivait alors que l'écoute attentive libéra des mots qui, énoncés, libéraient eux-mêmes quelques larmes. Certains silences en disaient long aussi. Au cours de la cure, les émotions s'apaisaient peu à peu, emportées dans la vapeur des couloirs ou par l'eau des pulvérisations, du bain à bulles et des douches filiformes, surnommées affectueusement "karcher".

Ai-je rêvé ma peau sous ce jet fort dirigé d'une main experte par un médecin bon comme du bon pain ? Non, un peu masochiste, j'ai adoré cette douche expéditive qui vous arrache croûtes et peaux mortes sans état d'âme. Je sortais de là récurée, prête à faire peau neuve sans discuter. Ensuite, direction pulvérisation, d'abord la générale puis la faciale. Une charmante dame m'invitait à pénétrer dans l'une ou l'autre cabine libre et c'était parti pour un quart d'heure de chatouillis mouillés.

Je me suis frottée à cette eau avec délice : quatre jets réglables pulvérisaient en continu des gouttelettes qui titillaient gentiment la peau. Ensuite, installation devant un autre jet qui claquait ces perles d'eau sur tout le visage. Auparavant, une charmante dame nous mettait, autour du cou, un immense bavoir en plastique, pour éviter tout débordement intempestif. 

Puis venait l'heure du bouquet final. Ah, le bain à bulles !... Cette sensation exquise de se glisser à nouveau dans une matrice enveloppante. Et les bulles qui glougloutaient, roulantes et caressantes le long du dos jusqu'à éclater, à bout de course, au bord des oreilles, en lâchant un son de cloche ou de gong absolument zen. Le plus dur, c'était de sortir de la baignoire, quand une charmante dame vous annnonçait derrière la porte que c'était fini. Le corps mollasson et frissonnant retrouvait alors l'air ambiant et sa pesanteur.

Je restais dans la cabine jusqu'à ce que l'eau et mes miasmes eussent disparu à travers la bonde. J'aimais entendre le bruit d'aspiration qui me rappelait celui d'une fusée en plein décollage. Et ce bruit là me donnait un surplus d''énergie joyeuse pour continuer la journée tranquille.

Ai-je rêvé ce petit bidon transparent, jerricane que chaque curiste se doit de posséder aux fins de peaufiner ses soins ? Non, d'ailleurs ce petit bidon je l'ai emporté avec moi, après moultes hésitations, tant j'étais chargée comme un mulet pour mon retour. J'allais le remplir tous les deux jours, à la fontaine des thermes, sachant que cette eau bienfaisante ne garde pas ses propriétés au delà de quarante huit heures. A chaque fois, je riais devant l'écoulement timide, m'imaginant remplir d'eau miraculeuse, une statuette translucide et délicatement sereine d'une sainte toute immaculée.

Et ma peau, a-t-elle rêvé cet apaisement généralisé ? Le prurit qui se calme ? les plaques qui pâlissent ? A la voir, je ne crois pas et le temps me dira si la cure a été bénéfique. Quoi qu'il en soit, je porte en moi les fruits savoureux de ce séjour qui me nourriront, je n'en doute pas, pendant quelques temps. 

Je suis sûre de n'avoir pas rêvé l'aura de tous ceux et celles que j'ai croisés au fil des jours à la station thermale, et que je porte dorénavant dans mon coeur : Lorène, Béatrice, Patrick, Hélène, Jessica, Coralie, Amandine, Thérèse, Nathalie qui prenaient si bien soin de nous. J'ai partagé d'excellents moments avec Pascale, Roselyne et Christine mes amies de cure, ainsi qu'avec Maria, mon adorable fée logeuse, devenue bien plus que cela. Et le jovial Abdel, l'unique épicier du coin, avec toujours une parole aimable ou drôle dont la générosité discrète me glissait un supplément de fruit entre mes provisions.

Même si je n'ai pas pu mettre de prénom sur le visage des gens que je croisais souvent, aux thermes et au coeur de la petite ville, leur sourire s'est ancré dans le mien en une invisible présence.

En attendant de revenir l'année prochaine, car ma peau en aura encore besoin, je dis au revoir à la Roche Posay et je file au supermarché faire les courses pour la semaine...

La Creuse coule sous un pont de la Roche Posay - Photo Aimedjee

La Creuse coule sous un pont de la Roche Posay - Photo Aimedjee

Publié dans Extraits d'ordinaire

Commenter cet article

celestine 02/10/2014 22:29

J'adore ta photo !
Tu n'es peut-être pas une fée du logis, mais une fée de l'évocation et des mots, ça oui.

Aimedjee 13/10/2014 21:21

Merci tout plein Célestine. Promis, je vais voir ce que je peux faire...

celestine 10/10/2014 22:45

Tu devrais persévérer, tu es douée.

Aimedjee 05/10/2014 10:21

Si je m'attendais à être une fée un jour !!... Ravie d'apprendre que ma photo te plaise. Ces images ne sont pourtant que quelques premiers essais estivaux de photo numérique. Je m'étais offert un petit appareil pour mon séjour... Je t'embrasse fée Célestine.

blandine. 01/10/2014 20:52

MERCI pour ces belles images proposées par ton récit. J'ai promené mes pas dans les rues de la Roche Posay et j'ai aussi entendu tes amies de la cure ! J'ai vu le bain bouillonnant et entendu le bruit que fait la fusée lorsqu'elle décolle ! A très vite pour de nouvelles aventures.

Aimedjee 05/10/2014 10:15

Merci à toi Blandine. Où que nous soyons, l'aventure se lit par nos yeux et notre coeur, très souvent à deux pas de chez soi... A tout bientôt...